jeudi 29 janvier 2009

La voie d'Eros


Qu’est ce qui est le plus près de l’élan spirituel, qui nous fait oublier nous mêmes pour nous pousser à nous tourner vers quelque chose qui est au delà de nous mêmes? Qu’est ce qui nous fait peur, nous attire, nous inspire et nous impulse dans une grande part (pour ne pas dire la totalité) des activités de notre vie? l’élan sexuel tout simplement.

Le sexe est une pulsion de vie qui a besoin de la relation pour exister. Cela n’est pas vrai pour la faim ou la soif par exemple que l’on peut épancher seul. Mais le sexe n’existe pas sans la relation à autrui. Même la masturbation met en jeu l’autre dans le fantasme ou la vision d’images érotiques. Le sexe n’est pas non plus un besoin: on n’a pas besoin d’avoir de relations sexuelles pour vivre. Même si une sexualité épanouie transforme n’importe quel être triste et gris en une personne joyeuse et colorée, elle n’est pas nécessaire à notre survie. Sans le sexe, les moines et les nonnes vivent. Et pourtant, sans la sexualité de nos ancêtres, sans toutes les relations complexes qui ont existé – certaines dures, d’autres tendres – entre nos parents, nos grands-parents, nos arrières-grands-parents, nous n’existerions pas. Sans le désir sexuel qui a amené nos aïeuls les uns vers les autres, nous ne serions pas de ce monde. Nous sommes le fruit du désir entre un homme et une femme.

Cette attirance est complexe, car elle est à la fois le résultat d’une différenciation, un homme est attiré par une une femme et réciproquement (je me consacrerai ici à la sexualité hétérosexuelle), et d’une union. De ce fait, la sexualité procède d’un double mouvement, un mouvement de distinction suivi d’une union.
Le sexe est d’abord affaire de séparation et de différenciation... La sexualité ne met pas en jeu deux individus, mais un homme et une femme, c’est à dire des personnes typées dans leur genre sexuel (le gender anglais). Dans le tantra, cette séparation est poussée jusqu’à son extrême puisque l’homme devient Shiva et la femme Shakti, c’est à dire le Dieu et la Déesse. Evidemment personne ne vient à penser que l’on devient réellement des dieux ou des déesses, mais cela permet d’aller dans les profondeurs de la psyché, là où nous rencontrons les puissances de l’inconscient collectif. En fait, c’est l’archétype du dieu, ou celui de la déesse, qui vient nous habiter lors d’une rencontre tantrique sacrée. Cette reconnaissance du divin à l’intérieur de nous a deux fonctions: d’une part cela nous fait sortir de nos petites habitudes quotidiennes en nous plongeant dans un espace sacré, et d’autre part cela nous aide à transcender notre identité égotique et nous faire accéder à une perception plus fine de l’autre, de soi et du Kosmos. On peut dire que la sexualité nous polarise dans notre genre, qu’elle nous rend encore plus homme ou femme que nous ne le sommes dans la vie de tous les jours. Si au travail et dans grand nombre d’activités de la vie civile nous pouvons faire en sorte de nous côtoyer en mettant à l’écart notre genre, en laissant croire que nous sommes “unisexe”, provenant d’une sorte de genre “gris” ni homme ni femme, cela n’est pas vrai dans la sexualité où la rencontre repose justement sur cette différence.

Mais la sexualité ne s’arrête pas à la distinction et à la polarisation sexuée, car elle est suivie d’un mouvement contraire qui pousse à l’union: dans l’acte d’amour, l’homme et la femme s’unissent et se fondent l’un dans l’autre pour ne faire plus qu’un. Ils étaient deux, ils ne sont plus qu’un. Mais dans cette rencontre, les deux partenaires ne sont pas le symétrique l’un de l’autre: la femme n’est pas un homme inversé. Ils ne jouent pas le même rôle, ils ne tiennent pas la même place dans cette danse de la vie. En effet, l’étreinte charnelle, le coït, ne s’effectue pas à mi chemin entre l’homme et la femme, mais dans la femme. La femme accueille l’homme en elle et, dans sa polarité yin, s’ouvre à la puissance de l’homme. Son sexe est la coupe, le Graal des chevaliers, celle qui appelle et reçoit l’autre en elle. Le sexe de l’homme est un bâton qui vit à l’extérieur, et en tant que tel constitue le trait d’union entre les deux. La coupe appelle le bâton, le bâton a besoin de la coupe. Lorsque l’union s’accomplit la femme reçoit et l’homme donne par son sexe.
On croit souvent que l’homme “prend” la femme, et c’est souvent ce qui se passe. Mais lorsque l’union est véritable, lorsque l’acte d’amour constitue la rencontre totale des corps, des coeurs et des âmes, l’homme ne prend plus la femme: il lui fait don de sa puissance. Et son sexe est alors l’émetteur de cette énergie sexuelle, qui passe dans le sexe de la femme et qui allume la poudre du désir chez la femme.

Inversement, quand l’union est vraiment réalisée, le coeur de l’homme, qui est de polarité yin, peut recevoir l’amour de la femme qui donne naturellement son amour à l’homme, et l’énergie relationnelle de la femme passe de son coeur à celui de l’homme qui est ainsi rempli de l’amour de la femme, comme celle-ci l’est de l’énergie sexuelle de l’homme. Il s’ensuit une boucle énergétique qui unit les deux êtres, ouvre leur âme et leur fait accéder à la transcendance.
Pendant un moment, parfois long, souvent trop court :- ), deux êtres vont alors au delà de leur personne, de leur individualité pour aller justement dans leur être profond, et s’unir en revivant et recréant les origines. L’acte d’amour est un acte de création, car il est potentiellement à l’origine d’une autre vie, et de re-création car il accomplit ce que tous nos ancêtres ont toujours fait depuis des millénaires.. C’est en cela que l’acte sexuel est sacré: il rejoue la création du monde (lire Mircea Eliade à ce sujet), il rejoue la Vie qui se cherche dans cette différenciation/union.
Faire l’amour intensément, ce n’est pas jouer les jeux olympiques du sexe en contrôlant ce que l’on fait pour être plus “performant”, mais s’unir au niveau des énergies du corps, du coeur et de l’esprit. Lorsque l’union est intense, les gestes ne sont plus contrôlés. Le rythme est variable, parfois frénétique, parfois aussi lent et léger qu’une plume. Tout se passe comme si les corps n’étaient plus contrôlés, comme s’il n’y avait plus de “moi” pour maitriser et comme si les corps étaient “agi” de l’intérieur par cette pulsion de vie liée au mouvement énergétique qui relie l’homme et la femme en une danse cosmique. Les mots alors ne peuvent plus décrire ce qui se passe. On entre dans le domaine de l’ineffable, ce qu’on traduit par les qualificatifs de “magique” ou “cosmique” tout simplement parce que les mots n’arrivent plus à rendre compte de l’expérience vécue. Dans cette union, c’est la pénétration qui transforme si on sait accueillir l’énergie pénétrante de l’autre, si la femme sait accueillir la puissance sexuelle de l’homme et l’homme la puissance d’amour de la femme. A ce moment là, le circuit énergétique se met en place, le sexe de la femme appelle et le coeur de l’homme s’ouvre, les plongeant l’un et l’autre dans l’extase...
La rencontre amoureuse, si elle est ainsi faite en conscience, dans le sacré et l’ouverture à l’autre est alors l’une des voie les plus puissantes d’éveil... C’est la voie d’Eros...

Crédit: Le dessin illustrant ce billet est de Marco: marco2.0.free.fr

dimanche 25 janvier 2009

L'extase divine: une voie féminine vers l'éveil

Deux événements me poussent à écrire cet article: d’une part le dernier exemplaire du monde des religions, qui porte sur “la femme dans les religions”, et le dernier commentaire de Dominique D. à mon post “La tragédie de l’homme”, avec lequel je suis tout à fait d’accord. Il écrit:
J'ai lu en diagonale un article de Andrew Cohen, que certains considèrent comme un enseignant spirituel, que les femmes avaient un égo plus fort que les hommes.
En effet, Andrew Cohen dit, dans le magazine What is Enlightment sur le développement spirituel des femmes que les femmes ont une plus grande réticence que les hommes à aller au delà de l’ego... En fait, c’est surtout dû au fait qu’Andrew Cohen ne comprend rien à l’essence du féminin, et qu’il ne connait que la manière yang du dépassement, la voie de l’action et de l’héroïsme, avec le risque, comme je l’ai dit dans un autre post “Andrew Cohen à 50%” (sur un autre blog “visionsintegrales”) d’avoir oublié le féminin :
Il [Andrew Cohen] manque à son système de développement spirituel la moitié de l’histoire, à savoir le féminin dans toutes ses dimensions d’extase, d’amour, et de compassion, féminin qui apparaît comme totalement absent de son enseignement, voire explicitement rejeté.
En fait il se coupe d’une dimension fondamentale qui est celle de l’accueil de l’autre en soi, la réception du divin dans son coeur et son corps. D’ailleurs l’article de la conversation entre A. Cohen et K. Wilber (The Pandit and the Guru) sur les femmes serait à pleurer de rire si ce n’étaient pas des enseignants spirituels aussi chevronnés. (note: j’adore profondément le travail de Ken Wilber, mais lui aussi, la seule faille dans son système concerne la relation et le féminin, même si c’est moins fort que pour A. Cohen.. Au moins K. Wilber a pour lui le fait qu’il adore les femmes, et que, lorsque ces femmes sont vraiment authentiques, avancées et féminines, il est capable d’être bougé et interpellé par ce féminin. Cf. son livre “Grace and Grit” qui m’a profondément ému).

Dans l’article Les grandes mystiques, paru dans le numéro 33 du “Monde des religions”, Ysé Tardan-Masquelier, rappelle que Thérèse d’Avila affirmait ”Il y a beaucoup plus que femmes que d’hommes favorisés par ce genre de grâce” et elle parlait là d’extase mystique. D’autres personnes sont citées à l’appui pour montrer que les femmes dans le domaine de la spiritualité sont au moins aussi capables que les hommes (voire sinon plus) d’avancer dans le domaine spirituel, à condition d’employer bien évidemment le chemin qui leur convient. Thérèse d’Avila, en tant que femme et mystique a exploré la voie féminine de l’extase mystique, celle qui passe par la réception du divin en soi.. Voie tellement évidente pour nombre de femmes.. J’ai en effet rencontré plusieurs femmes qui par la pratique tantrique mettant en jeu la réception de l’autre en soi (combinaison de pratiques sensuelles, énergétiques et spirituelles), peuvent atteindre des niveaux très profond d’extase mystique, de dissolution et de fusion avec le divin, des états situés très nettement au-delà de l’ego.. Le nombre de femmes se connectant au divin par la voie de l’extase semble bien supérieur aux hommes. Et d’ailleurs, comme je l’ai dit dans mon post précédent, c’est en développant leur part féminine, de réception et d’accueil du divin en soi, que les hommes atteignent ces niveaux, en devenant des “hommes creux” comme peuvent l’être les chamanes amérindiens (comme le rappelle Dominique D. dans son commentaire), ou être un bambou creux comme le rappelle Tilopa (voir le livre d’Osho : “Tantra Suprême sagesse” dont un résumé et extrait se trouve sur ce site et dont l’importance pour le développement spirituel est rappelé par Sudheer). Tilopa dit en effet:
Devenez comme un bambou creux, sans rien à l’intérieur alors les lèvres du Divin sont sur vous, le bambou creux devient flûte et le chant s’élève, c’est le chant du Mahamudra.
Devenez totalement réceptif, ouvert, sans rien dedans, c’est à dire sans ego et sans mental, et naturellement le divin joue en vous comme un musicien joue de la flûte et cet état correspond à un Grand Orgasme avec l’Univers.

Pour un homme, parvenir à cet état de réceptivité, est souvent précédé d’une lutte initiale avec le mental, et résulte d’un grand travail pour aller au delà de l’ego.. Pour la femme, c’est beaucoup plus simple. Elle connaît intuitivement (si elle a une sexualité épanouie) l’attitude à adopter pour s’ouvrir intérieurement et accueillir l’autre en soi. Il s’agit simplement de se connecter à son centre, son « utérus » (mauvaise traduction de “womb” mais je n’ai pas mieux) et sa yoni (son sexe), et d’aller au plus profond d’elle-même, en s’ouvrant dans un relâchement total.... c’est à dire en se dissolvant et en s’unissant à l’autre.. Cela peut se faire dans l’acte amoureux, ou bien comme pour Thérèse d’Avila, ou d’autres mystiques femmes, dans l’acte d’union avec le divin, considéré ici comme une composante masculine venant la pénétrer..

L’extase de Thérèse d’Avila est très caractéristique de ce type d’extase divine au féminin. Voici la description de l’une de ses extases sur ce site:
Quelque chose d'insinuant et doux; elle se demandait si ce songe étrange n'était point un avertissement; elle n'a qu'à descendre en elle-même, qu'a creuser son âme et la certitude vient; ce n'est pas le sentiment d'une présence individuelle, c'est une sorte d'enveloppement aussi vague et informe que celui d'une eau la baignant ou d'une lumière diffuse matériellement sentie; pourtant il est rare, incertain, trompe son espoir; mais l'espoir suffit qu'il puisse revenir encore et elle vit jour après jour, le cherchant au fond de son âme; frémissant déjà de pressentir que viendra son impalpable et sereine invasion.
Ce fut d'abord à peine comme un allégement, une sensation fuyante de légèreté; puis tout d'un coup, une suavité dilata sa poitrine; c'était comme une inondation si soudaine que le coeur semblait prêt à se rompre; ses yeux ne voyaient plus; alors la joie l'enveloppe, étreignit ses sens; puis tout s'éfface; mais quelque chose d'inconnu lui demeurait : une sensation d'allégresse, une dilatation d'amour.
L'innéfable la pénétrait, ne faisait plus qu'un avec elle; parfois, elle chancelait sous sa violence; cet amour l'envahissait à flot égal comme une mer qui sans cesse gagne du rivage, ne lui laissait plus rien d'elle-même; quelque chose en elle se dissolvait délicieusement jusque dans sa propre matière; elle sentait une profection toute puissante l'enserrer à jamais sans pouvoir s'y soustraire; l'impulsion de la volonté divine chassait sa propre volonté; elle ne pouvait que lui offrir sa soumission et sa passivité radieuse; il lui arrivait de connaître un tel délice, et une telle crainte que ce délice cessât, qu'elle versait malgré elle des larmes et que la gorge étranglait, elle ne savait plus si elle souffrait ou si elle défaillait de joie.
Ayant vécu l’une de ces extases un jour, alors que j'étais plein d'une grande gratitude envers le divin pour m’avoir accordé le privilège d'avoir connu ce que c'est d'exister, et même si mon extase n’a pas été jusqu’à la pénétration et la fusion avec lui, je connais cette dilatation d’amour profonde, qui s’exprime comme un flux délicieux qui emplit et dilate la poitrine en déversant des flots d’amour.. Je la vécus pendant quelques heures, et de temps en temps cette expérience se reproduit.. Dans ces moments, l’ego disparaît comme s’il n’était plus nécessaire, l’amour prenant toute la place.. Dans cet amour, il n’y a plus de peurs, ni plus de désirs autres que de s’unir au divin... Malheureusement, ces “peak experience” ne durent pas, et bien qu’elles me montrent le chemin de la sagesse et de la compassion, je ne suis toujours pas réellement sage, et je ne vis pas cet amour inconditionnel et sans objet dans la vie de tous les jours... En gros, je ne suis pas candidat à la béatification :- )

Ce que je veux dire ici c’est que l’extase divine est un mouvement féminin. C’est quand je suis dans la gratitude, le coeur ouvert que ces extases apparaissent, pas en cherchant à déboulonner l’ego par des techniques d’humiliation, comme le prônent certains maîtres spirituels, qui d’ailleurs n’ont jamais reçu l’illumination de cette manière... (A lire la description faite par une femme des “tortures mentales” infligées par A. Cohen pour qu’elles dépassent leur ego..).

En fait, les femmes, si elles ne se laissent pas aller à des “préoccupations futiles” pour employer les mots de Thérèse d’Avila, peuvent atteindre rapidement et plus facilement que les hommes des états d’éveil importants. Mais à condition de respecter leur polarité féminine et pas de leur demander d’appliquer des techniques de commando contre l’ego, qui alors réagit naturellement en se durcissant, ou, comme c’est le plus souvent le cas pour les femmes, en se transformant en dépression, voire en maladie somatique.

En fait, comme le dit Dominique D. dans son commentaire:
C'est comme si les femmes étaient plus "souples", et que, ce faisant, comme elles avaient déjà faits 90% du chemin, elles avaient peut être moins d'appétit pour les 10% restants. En d'autres termes, les femmes me semblent beaucoup mieux nanties à la base que les hommes.
Mais comme il y a beaucoup plus de maîtres spirituels que de “maitresses” spirituelles, plus exactement plus d’hommes qui enseignent, parlent et écrivent que de femmes, cette expérience du divin au féminin est peu transmis. Mais cela évolue, et comme de plus en plus de femmes voient leur conscience s’éveiller, par des voies “masculine” parfois, mais aussi de toutes autres manières, elle font profiter le monde de leurs découvertes..

Personnellement, j’aime beaucoup la méditation assise, que je pratique parfois formellement (sur un coussin, etc..) et parfois informellement (rester là, juste là comme dans un arrêt sur image en s’ouvrant à l’instant présent). Ma compagne, Véronique, aime moins que moi la méditation assise qu’elle pratique pourtant très souvent mais qui 1) lui semble difficile, 2) ne comble pas totalement son être.. Elle préfère la méditation au quotidien dans les activités de tous les jours, ou bien dans la danse et bien évidemment dans la pratique tantrique en couple.. Et de nos échanges, il nous est venu comme une évidence qu’il y avait une autre démarche de méditation que celle qui passe par l’immobilité en lotus (il y a aussi les méditations dynamiques d’Osho, mais Osho disait lui-même que ces méditations étaient en fait des techniques de préparation pour les occidentaux qui ne savent pas méditer assis..). Si l’immobilité et le fait de rester témoin de soi-même, comme dans Vipassana, est la voie de la conscience, la voie du coeur peut passer par d’autres formes, comme en témoigne les danses et les mouvements des dervices.
Il s’agit alors, je la cite, de “tenter de mieux percevoir ce qui est spécifique à nos expériences "féminines" de méditation : entre l'assise et le mouvement, entre la conscience et l'ivresse des sens, entre le vide et le délié. ” La plénitude et le vide, l'union divine, mais en reconnaissant Shakti derrière toutes les femmes, c'est à dire la danse de la vie dans toutes ses manifestations..
On est ici bien loin des affirmations à l’emporte pièce d’Andrew Cohen concernant les femmes...

Merci à tous ceux qui écrivent des commentaires.. c’est très nourrissant..

vendredi 2 janvier 2009

La tragédie de l'homme: ne pas connaître le féminin

Je voudrais commencer cette année par une réflexion sur ce qui constitue à la fois la richesse de la différence, mais aussi l’incompréhension entre hommes et femmes. Tout le monde le vit: il existe une incompréhension fondamentale, presque ontologique, entre l’homme et la femme. Cette différence, d’après moi, vient en fait du vécu de l’expérience du yang et du yin, du principe masculin et féminin. L’homme très naturellement, et au plus profond de son être, incarne le principe masculin, et inversement la femme incarne le principe féminin. Chacun est bien entendu un mixte de masculin et de féminin, mais de manière générale, la base de chaque être se situe dans sa propre polarité.
Globalement, le yang, le masculin, se caractérise par l’affirmation, la permanence et la stabilité, la raison qui décompose et délimite, l’objétisation et l’objectivité, la construction par assemblage, la capacité à définir des buts et à s’y maintenir, la puissance, etc.. inversement, le yin est caractérisé par l’accueil, la relation, l’impermanence, la subjectivité et l’intuition, l’engendrement par émanation sans rien faire, le changement et la transformation, la sensualité etc. Pour simplifier, le yang est peut être caractérisé par la puissance projective hors de soi, mouvement allant de l’intérieur vers l’extérieur et le yin est inversement ouverture et incorporation, accueil de l’autre en soi, mouvement allant de l’extérieur vers l’intérieur,
Cette différence est particulièrement vécue dans l’acte sexuel, et tout particulièrement dans la position où l’homme est sur la femme en mouvement, et la femme en accueil de la puissance de l’homme. Cette position, même s’il en existe de nombreuses variantes, est à la fois à la base des polarités de chacun, l’homme est yang et actif, la femme yin et réceptive, mais en même temps une métaphore de deux tragédies ontologiques que vivent l’homme et la femme, chacun dans sa polarité: 1) la tragédie de l’homme c’est de ne pas connaître l’extase féminine, et 2) la tragédie de la femme c’est de croire que le bonheur extatique qu’elle vit, qu’il soit du coeur ou du sexe, dépend de l’homme.

Dans ce post, je ne parlerai que du premier point, et je parlerai du second dans un prochain post..

Ne pas connaître l’extase du féminin.
Le plaisir le plus intense n’est pas le plaisir sexuel, issu uniquement de l’orgasme des parties génitales. Pour l’homme comme pour la femme, le plaisir lié à l’orgasme du frottement (pénis ou clitoris), même s’il procure un certain plaisir, est limité en intensité et en temps. Dès que c’est fini, on revient dans l’état dans lequel on était auparavant. L’orgasme dans ce cas ne transforme pas: il permet juste de connaitre quelques instants fugaces de plaisir. C’est un peu la “bande annonce” du divin: une petite page de publicité pleine de promesse, mais réduite à quelques secondes. Et pourtant que de déchaînements pour ce plaisir, que de furies, de viols et de meutres ont été causés pour ces si courts et si limités instants. Seuls les amoureux, pendant quelques semaines voire quelques mois, connaissent un autre plaisir, proche de l’union divine dont je parle plus loin. Mais cela ne dure qu’un temps, le temps de la passion... pour retomber rapidement ensuite, avec parfois d’autres emportements, jalousie ou haines.

Mais à côté de ce plaisir sexuel limité, des mystiques ont découvert qu’il y avait un autre plaisir, plus profond, plus intense, plus nourrissant, proche et différent de la sexualité. Ce plaisir “extatique” qui emporte l’être, fait perdre les limites du corps, ouvre le coeur et unité au cosmos provient du divin, de l’union à Dieu. Il s’exprime comme une perte du moi, un sentiment de dissolution “océanique” lié à un amour profond envers tous les êtres. Les mystiques en parlent parfois avec des mots d’amour, souvent d’ailleurs, et on y reviendra, en se mettant en position féminine vis à vis du divin, comme une amoureuse recevant son bien aimé.

C’est pour cela que les religions monothéistes, patriarcales, ont limité l’importance du sexe en en faisant un péché lorsqu’il n’était pas destiné à la reproduction et en contraignant les règles de constitution des couples. Il est préférable de contraindre le plaisir du corps, pour n’autoriser que le plaisir mystique de l’union à Dieu

Beaucoup de chercheurs mystiques (seekers) hommes sont en quête de cette union là, au travers de la perte d’individualité pour atteindre à l’extase et à l’oubli de soi. Nombreux sont ceux qui l’obtiennent par la méditation, notamment les méditations Jhana, fondées sur l’absoption. D’autre l’obtiennent par d’autres voies: prière, dévotion, service aux autres, etc.. Dans tous les cas, il y est question d’un dépassement de l’ego, d’une perte d’individualité, d’un oubli de soi lié à une union avec les autres (“aime les autres comme toi-même”) ou avec Dieu.

Bizarrement, j’ai remarqué qu’assez peu de femmes recherchent cet état avec la rage et la passion que mettent les hommes dans leur quête.. Et comme la littérature spirituelle est surtout masculine, tout ce qu’on peut lire parle du dépassement de l’ego, a surtout été écrit par des hommes pour des humains, en croyant que nous étions fait pareils, hommes ou femmes. Et parfois, les maîtres spirituels se sont plaint du peu de capacité des femmes à entrer dans cette voie de dépassement de l’ego. Mais je pense que cela vient surtout de leur très faible capacité à comprendre réellement la psychologie féminine.
En discutant et vivant avec des femmes tantriques, je me suis rendu compte qu’au contraire, cet état d'union cosmique leur est beaucoup plus naturel qu’à nous. Si elles sont assez bien avec leur corps et leur sexualité, et s’il elle sont avec un compagnon à la fois puissant et en relation, elles connaissent dans la sexualité des états qui utilisent les mêmes mots et qui donnent l’impression (même s'il est toujours difficile de comparer des ressentis et expériences subjectives de l’extérieur) d’être très proches des expériences mystiques. Cela ne signifie pas qu’elle atteignent des extases aussi profondes chaque fois qu’elles font l’amour, mais qu’il leur arrive relativement fréquemment, dans une union sexuelle épanouie, d’atteindre de tels niveaux. En d’autres termes, les femmes peuvent connaître par la sexualité des expériences de même nature que les mystiques, sans recourir à des pratiques très complexes ni très difficiles... Je ne dis pas que toutes les femmes connaissent de telles extases, mais qu’il y en a beaucoup plus qui atteignent de telles extases que d’homme par l’ascèse et la méditation.

Comment cela est il possible? En fait d’après moi, la raison est toute simple: l’union extatique provient simplement de la polarité yin de l’extase divine. C’est en allant profondément dans l’accueil, la réception, le relâchement, que l’effet extatique d’union cosmique se produit. Comme le disent les mystiques: “il n’y a rien à faire” et même “faire” devient un obstacle à cette expérience. Dès que l’on cherche à faire, l’extase disparaît, le sentiment de reliance avec les autres et l’univers disparaît, le coeur se ferme. C’est uniquement dans l’accueil, dans la dissolution du moi que s’effectue cette transformation dont on n’est pas maître. C’est donc en allant profondément dans son féminin que la femme vit “naturellement” l’expérience du divin. Plus elle à confiance en son compagnon et plus elle le sent présent à elle, plus elle peut aller profondément en elle, vers son être profond, plus elle se connecte avec son intériorité physique (sa “grotte sacrée” ou “womb”) et psychique, son âme, plus elle peut recevoir la puissance de son partenaire, plus elle peut faire l’expérience de cette union qui s'exprime à la fois vis à vis de l'univers, mais aussi vis à vis de son compagnon. C'est alors la réelle Union Cosmique, où l'homme et la femme ne font plus qu'un, et eux-mêmes ne font qu'un avec l'univers.

Mais la tragédie de l’homme, c’est de ne pas savoir ce que cela signifie de “être pris”, de s’ouvrir à l’autre, de faire l’expérience de la très grande fragilité liée à l’accueil de l’autre en soi, voire même d'être totalement possédé par une force plus grande que nous. Souvent, il ne sait même pas que c’est possible. Et ce plaisir n’est pas qu’un plaisir, c’est aussi une porte de transcendance: il emplit l’être, il transforme l’âme, il ouvre aux autres et à l’univers, il amène à un changement de conscience et de perception du monde...
Je ne dis pas qu’aucun homme ne connaît cette expérience extatique, mais que le manque d’ouverture au yin est ce qui constitue un obstacle vers cette transcendance, et qu’il n’est pas nécessaire de passer par des années d’ascèse pour l’atteindre et que les pratiques tantriques, en mettant l’accent sur l’union du masculin et du féminin, permettent d’atteindre des expériences extatiques aussi fortes sinon plus que les mystiques. Mais s’il fait l’amour “normalement”, c’est à dire uniquement avec sa vigueur yang, il ne pourra pas connaître cet état. (Note: cela ne signifie pas qu'il ne soit pas bon de faire l'amour de manière yang.. Bien au contraire. L'énergie yang est une merveille si elle s'exprime en relation avec le yin de la femme et il n'y a surtout pas lieu de s'en empêcher. Eh, les mecs, on reste des mecs, et aller dans son yang c'est un vrai délice... Mais en tant que telle cette énergie est moins transformatrice, moins “spirituelle” que l'énergie yin).
C’est donc la tragédie de l’homme: naturellement, il ne connaît pas le féminin, et il doit donc faire un chemin considérable pour rencontrer le divin. Tel un preux chevalier, il se met en quête. Il devient voyageur, disciple, ascète, moine.. il pratique des exercices religieux pendant des heures, cherchant, de manière yang, à s’abandonner au yin.. C’est à la fois une perte de temps et un chemin très long pour aller au fond de lui-même. Il doit aller au bout du monde, comme le personnage de l’Alchimiste de Paulo Coelho pour découvrir le trésor qui est en lui, pour s’abandonner à la Vie. L’homme qui ne connaît pas l’extase du féminin est comme le Bodhidharma de la légende, obligé de passer des années devant un mur avant de s’éveiller à sa nature ultime de Bouddha. La voie des arts martiaux, de la méditation zen, de l’ascèse monacale pour dépasser le moi et le mental sont des approches yang.

Le tantra, voie rapide, met au contraire l’accent sur l’accueil, sur le fait d’être un “bambon creux” pour reprendre l’expression de Milarepa, sur l’accueil de l’autre en soi.
Les pratiques tantriques de premier niveau mettent beaucoup l’accent sur la polarité “normale” de l’homme et de la femme. L’homme doit aller dans son yang, dans sa puissance d’abord, avant de s’ouvrir au féminin. Autrement il ne s’ouvre pas au féminin, mais il s’affadi et s’efféminise ce qui n’est pas du tout du même ressort (et en plus il ne permettra pas à sa partenaire d’atteindre les états extatiques mentionnés plus haut qui réclament pour la femme, une puissance virile en relation). D’autre part, dans cette première étape, ce qui prend au moins une formation complète avec des formateurs qualifiés, il apprend à gérer son énergie, à la diffuser dans le corps, à entrer dans un premier niveau d’extase par le biais de pratiques énergétiques. Cela est bien décrit dans de nombreux ouvrages et notamment dans L’amant tantrique (que je vous recommande bien évidemment :-) )

Mais une fois la puissance contactée, l’homme peut trouver le chemin de l’abandon, le chemin du yin, le chemin de l’accueil de l’autre. Ce n’est pas facile pour un homme bien yang: la peur de l’homosexualité et de la féminité sont encore très présent dans notre société, même si ces peurs tendent à disparaître. Ensuite, avec sa partenaire, l’homme peut découvrir l’extase du féminin en s’ouvrant à l’énergie de la femme qui deivent alors yang pour l’occasion. La femme chevauche l’homme et lui s’abandonne, ne fait rien, reçoit, diffuse l’énergie et s’ouvre à la femme comme s’il était possédé par elle, comme s’il était pénétré par son sexe. A ce moment il peut avoir l’impression que son pénis ne lui appartient plus, que c’est le phallus de la femme qui le possède et qu’il sent son pénis le pénétrer comme s’il s’était retourné. Il sent alors la femme dans son ventre et s’abandonne à la puissance de sa partenaire... En s’ouvrant il peut alors découvrir un nouvel état, plus profond, dans lequel il fait à la fois l’expérience de la fragilité et de l’union, un état qui donne l’impression que cela ne dépend plus de lui mais de l’énergie de sa partenaire.. S’il s’abandonne profondément à sa partenaire, s’il ne cherche plus à contrôler quoi que ce soit, il peut alors contacter des sensations d’ouverture du coeur, d’union cosmique et de perte de limitation nouvelles... Cette expérience est initiatique: elle est transformatrice de l’individu qui peut alors comprendre effectivement et profondément le féminin et, ce faisant, s’ouvrir naturellement au divin.. de manière plutôt agréable n’est ce pas?

L’ouverture au féminin n’est pas uniquement sexuelle: elle s’exprime chaque fois que l’on accueille l’autre profondément en soi. Par exemple dans une discussions, l’attitude yang consiste à essayer de convaincre, de transformer l’autre dans ses représentations. L’attitude yin consiste au contraire à écouter, à mettre son attention sur l’autre en étant prêt à modifier ses propres croyances. Percevoir les signes que nous envoient la vie, écouter son intuition, sa boussole intérieure, sont d’autres manières de se brancher sur son yin, son accueil de l’autre.

Ce qui vient d’être dit ici doit bien évidemment être modulé en fonction des personnes. Certains hommes sont naturellement plus yin que d’autres (mais parfois au risque d’avoir perdu leur puissance ce qui pose d’autres problèmes, car la puissance passe alors dans l’ombre. J’en parle un peu dans mon livre et j’y reviendrai dans un prochain post), et certaines femmes peuvent être très yang: si les peurs individuelles et les expériences traumatisantes constituent évidemment un obstacle à l’abandon, au-delà, sur un plan collectif, ni le féminisme ni le mode compétitif du travail moderne ne pousse pas les femmes à aller dans leur féminin. De ce fait, le féminin n’est pas encore pour une large part de la population une valeur fondamentale au même titre que le masculin.

Et donc, pour revenir à mon propos initial, la tragédie de l’homme c’est non seulement de ne pas connaître le féminin, mais aussi de ne pas avoir même l’idée que ce féminin existe et est possible. C’est la raison pour laquelle les hommes s’abandonnent a priori moins au plaisir yin de l’accueil, de l’ouverture à l’autre. Etant donné qu’il passe par une phase de fragilité (s’ouvrir à l’autre, c’est nécessairement dangereux), ils ne contactent pas naturellement leur féminin et restent là, dans une attitude pour le moins suspect vis à vis de ce yin qui impose de se laisser conduire par l’autre. Le plaisir est au rendez vous, mais il est tellement loin de la pensée yang, que la plupart des hommes ont bien du mal à aller contacter cet autre aspect d’eux-mêmes. De ce fait, les hommes très yang projettent leur yin sur les femmes et sont souvent attirés par des femmes très féminines qui, par la relation, les nourrissent un peu de ce féminin dont ils ont tant besoin, même s’ils ne se l’avouent pas. Je dis souvent que c’est très beau un homme yang qui pleure, car c’est toujours le début d’une aventure, du chemin d’individuation où les deux aspects de chaque être, le yang et le yin se combinent harmonieusement.

Note: dans un prochain post, je vous parlerai de la tragédie de la femme: croire que son plaisir et son bonheur dépend de l’homme et de sa présence.